Entretien avec Mina Binebine, créatrice de mode. Propos recueillis par l'équipe Manza. Les encadrés « Éclairage » sont rédigés par Manza et n'engagent pas l'interviewée.
La mode marocaine a longtemps été réduite à une image : le caftan de cérémonie. Une nouvelle génération de créateurs s'emploie à la déplacer, en gardant le savoir-faire des artisans mais en changeant ce que l'on en fait. Mina Binebine en est l'une des figures. Formée à Los Angeles, revenue à Marrakech où sa marque a pignon sur rue Majorelle, elle a présenté ses créations aux Galeries Lafayette Paris Haussmann en 2024 et clôturé le défilé de la Maroc Fashion Week à Marrakech en avril 2025. Elle organise aussi chaque hiver un marché de Noël des créateurs marocains sans commission, dont les bénéfices reviennent entièrement aux exposants. Nous lui avons posé trois questions sur les clichés qu'elle veut casser, sur ce qu'il faut pour bâtir une marque au Maroc, et sur ce qui nourrit son regard.
Ses réponses ont été légèrement éditées pour la lecture.
QUESTION 01
Sortir du caftan de carte postale
Quel cliché sur la mode marocaine voulez-vous déconstruire ?
J'ai envie de déconstruire l'idée que les vêtements marocains se résument à des caftans ou des djellabas très traditionnels.
J'adore notre patrimoine, l'artisanat marocain, les broderies, les techniques. Tout ce savoir-faire, je le trouve incroyable. Mais le respecter, ça ne veut pas dire reproduire exactement quelque chose de traditionnel.
Je veux prendre ces codes et les faire entrer dans quelque chose de plus contemporain, parfois même minimal. Quand on dit « broderie marocaine », on pense à de grosses broderies dorées. Pas forcément. J'utilise des broderies fines, faites à la main, et je trouve ça bien plus élégant.
Cela nous permet aussi de continuer à produire de la belle qualité au Maroc, avec des pièces plus faciles à porter au quotidien.
ÉCLAIRAGE MANZA
Réinterpréter l'artisanat, un choix de marché
Passer d'une pièce de cérémonie à une pièce portée au quotidien change tout pour une marque artisanale : la fréquence d'usage fait la fréquence d'achat. La cliente ne revient plus une fois par an pour un mariage, mais à chaque saison. C'est aussi une façon de faire travailler les artisans toute l'année. L'enjeu est national : selon le secrétariat d'État chargé de l'Artisanat, le secteur pèse environ 7 % du PIB, emploie plus de deux millions de personnes et exporte pour plus de 1,1 milliard de dirhams (Hespress, juin 2025).
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Respecter notre patrimoine, ça ne veut pas dire reproduire exactement quelque chose de traditionnel.
Mina Binebine, créatrice de mode
QUESTION 02
Construire une marque sans perdre son âme
Quel est aujourd'hui le plus grand défi pour une marque de mode au Maroc ?
Construire une vraie marque, ce n'est pas juste vendre de belles pièces. Il y a énormément de talent au Maroc, avec un savoir-faire de fou. Mais construire une identité forte, avec une histoire derrière, continuer à produire de la qualité, bien communiquer, vendre au Maroc et à l'international, tout en gardant des prix cohérents, c'est bien plus compliqué qu'il n'y paraît.
Le défi, c'est de structurer tout ça sans perdre l'âme de la marque.
Il y a un autre aspect essentiel : créer des liens avec les clientes. C'est quelque chose que je fais énormément. Au Maroc, quand les clients apprécient une marque, ils la soutiennent corps et âme. C'est ce lien avec les personnes qui fait vivre une marque ici.
Parce qu'il y a beaucoup de bouche-à-oreille. Les gens parlent beaucoup, et ça peut créer une marque comme ça peut la détruire.
ÉCLAIRAGE MANZA
Le bouche-à-oreille, premier canal d'acquisition
Au Maroc, la découverte d'une marque se fait de plus en plus sur le téléphone : une cliente voit une pièce sur Instagram, écrit sur WhatsApp, commande, puis en parle autour d'elle. Selon l'ANRT, 24,9 % des Marocains avaient déjà acheté en ligne en 2024, contre 15,1 % en 2019 (Le Matin), et le paiement à la livraison reste utilisé par plus de huit acheteurs sur dix (Hespress). Ce circuit court rend chaque expérience visible. Une livraison ratée se raconte aussi vite qu'une belle pièce. Pour une petite marque, le suivi de commande et la réponse aux messages comptent autant que la collection.
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Le bouche-à-oreille peut créer une marque comme il peut la détruire.
Mina Binebine, créatrice de mode
QUESTION 03
Marrakech, les femmes et les archives
Quels sont les trois créateurs ou influences qui ont le plus façonné votre vision de la mode, et pourquoi ?
Me limiter à trois créateurs serait impossible, je suis inspirée par beaucoup trop d'entre eux. Pour les influences, je peux essayer de narrow it down.
D'abord le Maroc, et Marrakech en particulier. Les couleurs, les matières, les artisans, et surtout la façon dont tout se mélange : les babouches en cuir jaune, le bleu de Majorelle, les murs roses, la manière dont les femmes associent leur foulard à leur djellaba. Quand je monte dans les montagnes, je regarde comment les gens s'habillent en hiver, et comment, même par forte chaleur, ils se protègent avec beaucoup de tissu.
Ensuite, les femmes. J'adore les observer, voir comment elles bougent dans le vêtement, ce qui les rend belles, confiantes, bien dans leur peau. Tout ce que je fais, c'est pour qu'une femme se sente belle, puissante et fière d'elle.
Enfin, les archives de mode. J'ai des magazines et des livres très anciens, parce que j'aime étudier les proportions et les coupes d'époque. C'est comme ça que j'ai commencé les corsets, et c'est grâce aux corsets que je me suis fait connaître au Maroc. J'aime remettre au goût du jour des modèles anciens, avec une touche marocaine.
J'ai toujours travaillé dans le contraste : entre le masculin et le féminin, la structure et la fluidité, un tissu rigide et un drapé, le bustier et le smoking, les couleurs aussi.
ÉCLAIRAGE MANZA
La pièce signature
Une pièce signature est le produit auquel une marque est immédiatement associée. Pour Mina Binebine, c'est le corset. Une jeune marque se fait connaître plus vite par une pièce forte que par une collection large : elle concentre la communication, facilite le bouche-à-oreille et donne aux clientes un point d'entrée simple. Le reste de la gamme suit, porté par cette reconnaissance.
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Tout ce que je fais, c'est pour qu'une femme se sente belle, puissante et fière d'elle.
Mina Binebine, créatrice de mode
Ce qu'il faut retenir
Trois idées traversent cet entretien. Le patrimoine se respecte en le faisant vivre : une broderie fine sur une pièce portée tous les jours sert mieux l'artisanat qu'une reproduction fidèle portée une fois par an. Une marque au Maroc se construit autant par la relation que par le produit, dans un marché où le bouche-à-oreille fait et défait les réputations. Et une signature claire, un corset ou un contraste assumé, fait plus pour une jeune marque qu'une collection qui veut tout couvrir.






